L’argent généré par les noix de cajou intéresse tous les résidents de la zone sud. Les belligérants du conflit casamançais ne sont pas en reste, surfant sur une économie de guerre autour de l’anacarde, après le bois et d’autres produits.

Le discours d’un commerçant de cajou à Ziguinchor fait tilt : «Ils ont un produit et ils ont besoin de nous pour l’écouler. C’est pourquoi ils ne nous attaquent pas». Abdoulaye Konaté faisait ainsi allusion aux combattants du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC). Le journaliste, spécialiste des questions casamançaises, va plus loin.

En effet, selon Ibrahima Gassama, il y a une économie de guerre autour de l’anacarde et chacun essaye de contrôler son pré carré. « Ils (NDLR les combattants) vendent vers la Guinée-Bissau. Ils vivent bien de cette ressource, notamment dans la partie sud entre Balantacounda, Goudomp, Djibanar, Adéane, Diattacounda et Boutoupa Camaracounda.

C’est Ibrahima Kompass Diatta qui dirige l’aile combattante de ce côté», a déclaré Ibrahima Gassama. Non sans faire savoir que «toujours au sud, du côté de Cassolole, c’est César Atoute Badiate qui gère les troupes. Et au Nord, c’est Salif Sadio. » Pour en savoir davantage sur le rôle du cajou comme économie de guerre, on se rend au siège de Mangoukoro à Colobane (Ziguinchor), d’où est partie la marche de 1982vers la gouvernance, sévèrement réprimée. Il est 21 heures passées. Abdou Elinkine Diatta nous reçoit dans sa chambre où trônent la photo de l’Abbé Diamacoune et le drapeau multicolore des indépendantistes. Le porte-parole de l’aile politique du MFDC et proche de César Atoute Badiate s’ouvre à cœur joie sur la filière anacarde.

En sous-vêtement, voix tremblotante, muni d’une guitare, Abdou Elinkine Diatta estime qu’il est arrivé à plusieurs reprises que les miliaires et les rebelles se tiraillent pour s’accaparer des champs de noix de cajou. «C’est une économie de guerre. Et pour riposter à nos attaques et nous empêcher de venir ramasser les noix, les militaires posaient des mines tout autour des champs. Je me rappelle, à l’époque, on avait des astuces pour contourner les mines. Si, également, un cantonnement militaire venait s’installer près d’un terrain d’anacardier, on faisait tout pour le faire quitter et récupérer le terrain», a expliqué M. Diatta. Il demeure convaincu qu’avec l’anacarde, il faut être un grand paresseux pour faire un chiffre d’affaires d’un million de francs CFA. «Les combattants sont dans le business pour avoir de l’argent de poche. Et beaucoup de noix de cajou peuvent être vendues de l’autre côté, en Guinée-Bissau», renseigne-t-il.

Concernant les attaques contre les collecteurs de noix, Abdou Elinkine Diatta se défend en soutenant que les populations qui s’approchent des zones proches de leur cantonnement peuvent être considérées comme des espions. Elles risquent même de sauter sur une mine. «Ce qui est sûr, c’est que nous luttons pour l’indépendance et non pour maltraiter les populations. Il arrive que je fasse de la médiation dans des contentieux entre populations locales et combattants. Et en tant qu’aile politique, on arrive à trouver des compromis. Par exemple, quand les collecteurs viennent, ils ramassent deux jours pour les combattants et le troisième jour pour eux-mêmes», informe-t-il

ABDOU ELINKINE DIATTA ACCUSE

Sur la mesure d’interdiction de transporter par voie terrestre le cajou au profit du bateau, il affirme que c’est pour asphyxier économiquement la Gambie. «Le gouvernement sénégalais veut affamer par ricochet les populations de Casamance. Parce que le produit est vendu plus cher en Gambie. Donc, je n’approuve pas cette mesure. En réalité, ce n’est que l’État sénégalais qui y gagne. Cette filière pouvait être un levier de stabilisation. Mais la façon dont elle est gérée frustre», soutient-il.

En définitive, il considère qu’il y a juste une accalmie et pas encore la paix. «Je pense qu’on va vers un pourrissement. Si aujourd’hui, le conflit casamançais connaît une certaine accalmie, c’est grâce à l’Abbé Diamacoune. A l’époque où on donnait trois millions de francs CFA et 12 tonnes de riz par cantonnement, le MFDC a multiplié immédiatement les cantonnements. Il faisait des prisonniers et les troquait contre de l’argent pour acheter des armes. Abdoulaye Wade pensait qu’on pouvait régler le conflit par l’argent, les indépendantistes se sont armés avec les ressources financières de l’Etat. M. Casamance gérait une enveloppe de 50 milliards. Il faut savoir que les armes sont là et qu’il n’y a plus un sage comme l’Abbé Diamacoune. Donc on doit discuter pour régler ce conflit qui a trop duré», lance-t-il.

A QUOI SERVENT LES NOIX DE CAJOU ?

L’Afrique de l’Ouest concentre 45%de la production mondiale, dont la moitié en Côte d’Ivoire. L’Asie du Sud, notamment l’Inde, le Vietnam et le Cambodge, réalise le même pourcentage mais concentre 90%de l’industrie de transformation. C’est pourquoi toutes les exportations vont vers ces pays. Mais des pays comme les États-Unis manifestent leur intérêt pour le cajou sénégalais. En février dernier, l’ambassadeur des États-Unis à Dakar, Tulinabo Salama Mushingi, avait annoncé que son pays allait investir pour les 3 prochaines années à peu près 22 milliards de FCFA dans la chaîne de valeur de la noix d’acajou dans trois pays de l’Afrique de l’Ouest, notamment le Sénégal, la Guinée Bissau et la Gambie. Dans un entretien avec l’APS, M. Mushingi avait soutenu que si ces trois pays arrivent à augmenter leur production de noix d’acajou et en exportent une bonne quantité aux États-Unis, cela va contribuer à créer de l’emploi dans la chaîne de valeur. Jusque-là, les propriétés culinaires des noix de cajou étaient plus mises en exergue avec le jus de la pomme de cajou pouvant être transformé en vin. Il y a aussi l’amande qui, sous forme grillée et salée, peut être utilisée en accompagnement aux boissons alcoolisées lors de l’apéritif. Sous forme broyée, elle entre dans la composition de plusieurs plats cuisinés et agrémente les salades. De l’amande, est aussi extraite par pressage une huile vierge utilisée en cosmétique ou en pharmacologie, et en tant qu’huile alimentaire. Mais il y a un fait dont on ne parle pas beaucoup, c’est le baume de cajou (cashew nut shell liquid ou CNSL) qui est un produit acide, très corrosif, extrait de la coque (de noix de cajou). Produit principalement en Inde, il est très utilisé dans la fabrication d’éléments de friction, notamment pour l’aéronautique (freins, embrayages), l’industrie de revêtements spéciaux (peinture marines vernis, matières plastiques, etc.) et des insecticides.

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