DÉCRYPTAGE. De nombreux quartiers de Dakar ont attendu en vain le retour promis de l’eau. De quoi donner à cette pénurie d’eau une dimension sociale et politique qui pourrait réserver de mauvaises surprises aux autorités. Membre de la société civile, Cécile Thiakane s’en explique

<p>Aller à la borne-fontaine est devenu pour de nombreuses personnes le seul moyen d'avoir de l'eau dans certains quartiers de Dakar.</p>

Aller à la borne-fontaine est devenu pour de nombreuses personnes le seul moyen d’avoir de l’eau dans certains quartiers de Dakar.

Qu’est-ce qui différencie cet épisode de pénurie des autres, car il y a tout le temps des périodes de stress dans les grandes capitales africaines, dont Dakar ?

Effectivement, les problèmes d’eau sont cycliques et les habitants de la région de Dakar ont eu à faire face à de sévères pénuries dans le passé. Cette fois-ci, ce qui diffère, c’est que cette crise est beaucoup relayée sur les réseaux sociaux, donc partagée et amplifiée. Les images des scènes de bousculades, les vidéos décrivant la galère des usagers sont visibles et font le buzz. Tout cela permet de voir la souffrance et la vulnérabilité des populations. Mais aussi, il faut souligner que ces populations ont désormais une fenêtre ouverte sur le monde et peuvent se comparer à d’autres à leur degré de confort. Cela accentue ce sentiment de frustration de devoir se battre pour des urgences de survie dans un pays qui clame l’émergence à tout bout de champ.

Où situer les responsabilités entre les dirigeants, État comme Sénégalaise des eaux (SDE) ?

L’État avait promis un retour à la normale pour le 20 juillet. Encore une désillusion pour les populations, le manque d’eau persiste. La communication gouvernementale sur ce sujet ne semble pas être concertée sur l’ensemble de la ligne hiérarchique. La SDE (Sénégalaise des eaux) a remporté le prix de la société de l’eau de l’année en mai 2018 (Water Utility of the Year Awards). Pendant ce temps, les populations censées être les premières bénéficiaires de ses services souffrent du manque d’eau depuis beaucoup trop longtemps. Cette situation interroge d’une part sur les critères d’attribution de ce prix et d’autre part sur les indicateurs de performance et de qualité dudit prix. Mais au-delà de la communication de crise, les populations attendent et exigent des solutions de substitution justes et adéquates en attendant un retour à la normal.

Que vous disent les personnes que vous rencontrez ?

Les personnes que j’ai rencontrées ou que j’ai pu entendre en parler ressassent leur lassitude. Elles vivent ces coupures d’eau comme une violation, une injustice. Elles se sentent abandonnées par les acteurs politiques et questionnent sur la priorisation des chantiers. Des populations ont soif pendant qu’on inaugure en grande pompe une arène nationale. On leur parle de croissance depuis quelques années mais cela ne se traduit pas en réalité dans leur quotidien. Elles ne boivent pas de la croissance.

Quelles pistes de solutions préconisez-vous ?

ll est urgent de revoir la gouvernance de l’eau. Soutenir, accroître les investissements et accélérer la modernisation et la massification du réseau de distribution doivent rester au cœur de la stratégie du PSE (Plan Sénégal Emergent) avec comme objectif principal répondre aux besoins d’une eau en quantité et en qualité pour la région de Dakar avec sa démographie galopante.

Comment ?

Il faut UNE politique de l’eau, pas des politiques pour l’eau. J’entends par là qu’il faut une volonté politique réelle et des ressources réelles pour régler les problèmes. On ne peut pas faire une gestion efficiente de ces problèmes sans mettre en place une démarche inclusive qui prend en compte les capacités collaboratives des populations. En d’autres termes, les micro-projets d’eau viendront combler le vide laissé par les macro-projets. Nous devons éviter les démarches centrées seulement sur les experts (les démarches technostructurelles) qui ne mènent souvent à rien sinon à des échecs patents.

Au-delà des mesures d’ordre général, il serait opportun de repenser le plan hydraulique, mais, et surtout, des stations d’épuration d’eau douce connectées à des bassins de rétention. Il faut opter pour des dispositifs d’osmose inversée qui ont montré toute leur efficacité dans les pays désertiques à littoral marin. En effet, avec l’océan Atlantique sur toute la façade ouest, il devient impératif d’exploiter la mer comme on le fait avec le pétrole. On pourrait aussi récupérer et exploiter l’eau de pluie. Une volonté politique bien ancrée peut permettre de régler intelligemment et durablement le problème. C’est dans cet esprit qu’afin de valoriser l’apport citoyen via une vraie implication dans la délimitation des enjeux critiques et stratégiques et l’utilisation optimale des technologies d’accélération, je suis en train de lancer, avec un certain nombre de partenaires, un Living Lab dans la ville nouvelle de Diamniadio (Diamniadio Lab). J’en appelle aux autorités à nous aider et à mieux être à l’écoute des populations afin que ce projet aboutisse et permette de rehausser le niveau des politiques d’intervention sociale au Sénégal.

source: le point Afrique

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