Pour ne pas décharger toute la faute sur Macky Sall ou ses prédécesseurs, disons avec Roland Gori, que la société sénégalaise est une grande fabrique d’imposteurs. En effet, nous n’avons en définitive que les imposteurs que nous méritons puisque nous privilégions davantage la forme que le fond, les moyens que la finalité, les postures que les convictions, les apparences que la vérité. Macky n’a jamais été élu sur la base de son programme, de son bilan ministériel ou primatorial, mais sur l’alignement irréfléchi du peuple sur sa victimisation face à l’infanticide politique de Wade.
Le peuple sénégalais s’est en effet engagé dans un rapport pernicieux et destructeur de compromission avec les acteurs politiques. Le Rapport citoyen disparaît dans la relation gouvernants/gouvernés. Il est remplacé par un processus de double imposture dans lequel, les Electeurs ont instauré avec les Elus, un marchandage des valeurs cardinales de la citoyenneté et de la démocratie.

Ainsi les groupements de femmes vont vous réclamer une participation financière conséquente dans leur tontine sans se soucier de savoir si cet argent n’est pas issu du budget prévu pour la construction et l’équipement de leur maternité. Les jeunes seront conciliants, si vous leur assurez un jeu de maillots pour les navétanes ou en gazonnant leur terrain de foot même si c’est avec les deniers prévus pour la formation professionnelle. En contrepartie, les acteurs politiques ne s’engagent sur aucune action ou programme d’intérêt général mais seulement sur ces sollicitations corporatistes et privées dont la réalisation, même partielle, les dispense par la suite de toute responsabilité vis-à-vis de la société.
La dignité d’un député ou ministre n’est jamais à l’aune d’une loi ou d’un projet d’intérêt général porté ou exécuté courageusement, mais à l’ampleur de la rétrocession de l’argent public détourné au profit de ses parents, de sa famille, de son quartier ou de sa communauté religieuse.
Cette monétisation de l’engagement politique, a entrainé une marchandisation du droit de vote, un marqueur fondamental de la citoyenneté réduit vulgairement en une simple valeur de transaction sociale. Le vote est fondu dans un hermaphrodisme liberticide et compromettant, puisqu’il est en même temps l’acte par lequel le Peuple libre installe à sa tête un serviteur (le Président), mais aussi l’acte par lequel il s’impose un maître absolu jusqu’à la prochaine échéance présidentielle. Les élections sont ainsi progressivement devenues des périodes glaciales dépourvues de ferveur citoyenne et d’intelligence collective. Elles ne mettent plus en scène que la confrontation de deux impostures, celle des Électeurs et celle des Élus ; mais surtout elles gravent dans le marbre une société sans horizon autre que le rituel de cette théâtralité des impostures.

L’espace politique, subséquemment, s’est mué en espace de spectacle où le peuple ahuri et abruti, tout en se croyant simple spectateur, interprète en réalité sa propre tragédie, instruit son propre procès, devient son propre bourreau qui exécute avec la dévotion d’un derviche, sa propre sentence de mort et sous ses propres acclamations. Une coupure de courant est davantage choquante lorsqu’elle surgit au moment de la diffusion d’un combat de lutte, d’un match des lions, ou d’une série TV que si elle a entrainé des morts sur les tables d’opération des hôpitaux.
Le Peuple sénégalais, à la veille de l’élection présidentielle de 2019, est à la lisière de la jouissance mortelle de sa propre souffrance. Le sacerdoce de notre génération, est de le délivrer de cette jouissance perverse qui l’oblige à se repaître de sa propre carcasse, en stigmatisant ses propres turpitudes, en indexant son immoralité, en calomniant sa servitude volontaire. Il n’est pas question de se défausser sur l’Occident, les colonialistes, les francs-maçons, les élites. Il ne s’agit plus de quémander son vote, mais de le réveiller de son sommeil suicidaire, de sa torpeur coupable et de son insouciance mortifère.
A. BA

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