L e 24 mai 1963, 32 pays africains à peine indépendants se sont rencontrés dans la capitale éthiopienne, Addis-Abeba, afin de « trouver des moyens d’unir le continent». A cette occasion, Kwame Nkrumah donna ce qui devint « l’un des plus grands discours de sa vie, un discours qui tient lieu de modèle définitif d’une unité africaine forte, mais jusqu’à présent tristement insaisissable« .

« Nous avons vu, dans le cas des États-Unis, comment les éléments dynamiques de la société avaient compris le besoin d’unité et même d’une guerre civile cruelle pour maintenir l’unité politique, menacée par les forces réactionnaires.

Nous avons vu également, dans le cas de l’Union soviétique, comment la création d’une unité continentale n’impliquant pas l’abandon de la souveraineté nationale des États fédérés a donné un dynamisme qui a fait passer cette société, en un temps remarquablement court, d’un retard extrême à une puissance extrême. Ainsi, les exemples que nous avons sous les yeux prouvent qu’en Afrique, nous avons les ressources, réelles et potentielles, permettant de fonder le genre de société que nous désirons fonder. On a calculé qu’à la fin de ce siècle, la population de l’Afrique dépassera probablement cinq cents millions.

Notre continent nous donne le second territoire du monde (en étude). Les richesses naturelles de l’Afrique passent pour être supérieures à celles de presque n’importe quel autre continent. Pour tirer le maximum de nos ressources actuelles et potentielles, en vue de l’abondance et d’un bon ordre social, nous devons unir nos efforts, nos ressources, nos compétences et nos intentions.
Nous devrons tirer une leçon de l’Europe, par contraste. Cultivant par trop ses nationalismes exclusifs, elle a sombré, après des siècles de guerres entrelardées d’intervalles de paix instable, dans un état de confusion, simplement parce qu’elle n’est pas parvenue à se donner une saine base d’association politique et de compréhension. Ce n’est que maintenant que, poussée par la nécessité économique et la menace de la réhabilitation industrielle et militaire de l’Allemagne, l’Europe tente (sans succès) de trouver un moyen de parer au danger. On espère, ce qui est une illusion, que la Communauté européenne accomplira le miracle. Il a fallu deux guerres mondiales et l’effondrement de plusieurs empires pour que les Européens admettent l’idée, encore incomplètement digérée d’ailleurs, que l’union fait la force.

En second lieu, nous poursuivrions l’unification de notre stratégie militaire et de défense. Je ne vois pas l’intérêt de faire des efforts chacun de son côté pour entretenir d’importantes forces armées qui, de toutes façons, seraient inefficaces en cas d’attaque sérieuse d’un État particulier. Si l’on examine ce problème avec réalisme, on pourra se poser cette question pertinente : quel État d’Afrique peut aujourd’hui défendre sa souveraineté contre un agresseur impérialiste ? À cet égard, il faut noter que les leaders anti-apartheid ont déclaré que l’Afrique du Sud est en train de se construire un vaste appareil militaire, doté des dernières armes de destruction, en vue d’anéantir le nationalisme en Afrique. Et ce n’est pas tout : il y a de fortes raisons de soupçonner que certains gouvernements d’Afrique sont déjà entrés dans la dangereuse course aux armements et sont en train de s’armer jusqu’aux dents. Leurs activités militaires constituent une menace sérieuse non seulement pour la sécurité de l’Afrique, mais aussi pour la paix du monde. Si ces rapports sont exacts, seule l’unification de l’Afrique peut empêcher l’Afrique du Sud et les gouvernements en question de parvenir à leurs fins diaboliques.

Si nous ne nous unissons pas et ne combinons pas nos ressources militaires pour la défense commune, les États particuliers, se sentant en danger, risquent d’être entraînés à conclure des pactes avec les Puissances étrangères, pactes qui nous mettront tous en danger.

Ce problème a aussi un aspect financier. L’entretien d’une grande force militaire impose une lourde charge, même aux États les plus riches. Pour de jeunes États africains, qui ont grand besoin de capitaux pour leur développement intérieur, il est ridicule (c’est même une manière de suicide) que chaque État porte individuellement cette charge, alors qu’elle peut si aisément être allégée quand on la partage. Une tentative a déjà été faite par les pays de Casablanca et l’Union afro-malgache, en vue d’une défense commune, mais combien une telle union ne serait-elle pas meilleure et plus forte si, au lieu de deux timides essais, il y avait un état-major africain groupant toutes les armes (terre, air et mer).
Le troisième objectif dont nous parlions dépend des deux premiers.

Si nous instituions une organisation commune de planification économique et mettions nos armées en commun, il faudrait que nous adoptions une politique étrangère et une diplomatie communes, afin de donner une direction politique à nos efforts conjoints en vue de la protection et du développement économique de notre continent. En outre, il y a soixante et quelques États en Afrique, dont trente-deux sont actuellement indépendants. La charge d’une représentation diplomatique distincte pour chaque État sur le continent lui-même serait écrasante, sans parler de la représentation hors d’Afrique. Le besoin d’une politique étrangère commune, qui nous permettrait de parler avec une seule voix dans les assemblées internationales, est si évident, vital et impérieux, que ce point se passe de commentaires.

Je suis sûr qu’il est possible d’établir une constitution applicable à notre situation particulière, et ne reprenant pas nécessairement le cadre des constitutions qui existent en Europe, en Amérique ou ailleurs ; cela nous permettrait de poursuivre les objectifs que j’ai définis, tout en préservant dans une certaine mesure la souveraineté de chacun des États de l’Union africaine.

Pour commencer, nous pourrions avoir une constitution à l’intention des États qui accepteraient de constituer un noyau, en laissant la porte ouverte à tous ceux qui désireraient se fédérer ou obtiendraient la liberté qui lui permettrait de le faire. Ce texte pourrait être amendable à n’importe quel moment où l’ensemble de l’opinion le jugerait bon. Peut-être pourrait-on donner une expression concrète à nos idées actuelles en instituant un parlement continental à deux chambres, dont l’une repré- senterait la population et discuterait des nombreux problèmes auxquels l’Afrique doit faire face ; et l’autre, qui assurerait l’égalité des États, sans considération de taille ni de population, chacun d’eux y envoyant le même nombre de délégués, formulerait une politique commune dans tous les domaines qui concernent la sécurité, la défense et le développement de l’Afrique. Par l’intermédiaire d’un comité choisi à cet effet, ce parlement pourrait examiner les solutions possibles aux problèmes de l’union et donner à la constitution une forme plus définitive, acceptable pour tous les États indépendants.

La survie de l’Afrique libre, les progrès de son indépendance et l’avance vers l’avenir radieux auquel tendent nos espoirs et nos efforts, tout cela dépend de l’unité politique.

Si la majeure partie de l’Afrique était politiquement une, il pourrait se créer une Afrique unie, grande et puissante, où les frontières territoriales qui nous restent de l’époque coloniale seraient désuètes et inutiles, et qui travaillerait à une mobilisation complète et totale de l’organisme de planification économique, sous une direction politique unifiée. Les forces qui nous unissent sont plus grandes que les difficultés qui nous divisent à présent, et notre but doit être de rendre l’Afrique digne, moderne et prospère.

Il est donc prouvé que l’unité continentale de l’Afrique est indispensable si nous voulons aller vers la réalisation de nos espoirs et de notre plan : créer une société moderne qui donnera à notre peuple la possibilité de vivre une vie pleine et satisfaisante. Les forces qui nous unissent sont internes et plus grandes que les influences extérieures qui nous séparent. Ce sont elles que nous devons mobiliser et cimenter pour le bien des millions d’êtres qui nous font confiance et attendent de nous, leurs chefs, que nous les tirions de la pauvreté, de l’ignorance et du désordre laissés par la colonisation, pour leur donner l’abondance et l’unité ordonnée dans lesquelles la liberté et l’amitié peuvent s’épanouir.

Tel est le défi que la destinée a jeté aux dirigeants de l’Afrique.C’est à nous de saisir cette occasion magnifique de prouver que le génie du peuple africain peut triompher des tendances séparatistes pour devenir une nation souveraine, en constituant bientôt, pour la plus grande gloire et la prospérité de son pays, les États-Unis d’Afrique. »
Source :

Nkrumah, K., L’Afrique doit s’unir , Ed. Payot, 1964, p. 248-254.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
Veuillez entrer votre nom ici