TRIBUNE. Pourquoi la volonté de la francophonie de redonner au français son rayonnement est-elle devenue un vœu pieux alors que des milliers de locuteurs tracent leur propre destin. Éléments d’explication.

Plutôt que de formuler année après année des vœux pieux de grandeur, peut-être faudrait-il parler des misères de la francophonie : de tous ces lieux et moments où l’on s’attendrait à ce que sa mission se traduise par des pratiques solidaires et efficaces et où elle se révèle, au contraire, éminemment gouvernementale, en décalage anachronique et souvent scandaleux avec les désirs, les énergies et les pratiques quotidiennes de millions de personnes dans le monde.

De quel partage parle-t-on ?
La misère de la Francophonie tient aujourd’hui, entre autres, aux discours et mises en scène de « rayonnement » d’où ressort une nostalgie dérangeante de l’empire et de ce que la propagande coloniale nommait La Plus Grande France. Comme s’il fallait aujourd’hui, en ce temps de déclinologie et de renaissance proférées, réaffirmer la puissance d’une Plus Grande France linguistique, à travers les spectacles que donne la francophonie de sa place dans le monde, à coups de jolies cartes coloriées comme dans les livres d’images d’autrefois, de documents pédagogiques frappés d’un logo arc-en-ciel rappelant celui des Jeux olympiques ou encore de journées commémoratives mobilisant la planète entière. Chaque année, lors de la journée du 20 mars, on est ainsi sommé de se souvenir que l’on « partage » une langue avec d’autres nations et d’autres peuples. On danse, on chante, on récite de la poésie, on révise sa grammaire et on recompte ses pays membres, tout en retraçant avec fierté la géographie des pays de la planète où la langue dite de Molière a laissé sa marque postcoloniale.

Ainsi, les bien nommés « sommets » internationaux qui se sont tenus dans des villes africaines, comme dernièrement à Kinshasa (2012), Dakar (2014) ou Antananarivo (2016), ont été le théâtre de banquets déployés à des coûts faramineux afin d’offrir au monde la mesure de cette grandeur. Comme un défilé du 14 Juillet, les parades de la francophonie dament le pion à la perfide Albion et à l’Amérique, et réaffirment dans le même élan l’exceptionnalité (de la langue) française. Mais de quel partage parle-t-on ?

À cette frénésie de représentation s’oppose une misère francophone aux dimensions tout aussi planétaires : misère économique que l’on camoufle le temps d’un sommet, comme dernièrement à Madagascar où, pour donner l’image d’une francophonie « propre », il a fallu faire disparaître les signes d’une quotidienneté marquée par des conditions de pauvreté parmi les plus importantes. « Opérations cache-misère », avait-on titré dans la presse malgache à l’occasion de la visite à Antananarivo des dignitaires de la francophonie. Les pavillons des expositions coloniales ne sont jamais très loin, ni dans les formes ni dans les mémoires.

Les questions de toute une jeunesse
La misère francophone, c’est aussi celle de ces générations d’étudiants étrangers déterminés à lire, écrire et créer en français et dans les universités africaines, mais qui n’ont pas touché leur bourse ni reçu de mandat de leurs parents depuis des mois. Ils viennent pourtant, à pied et le cartable un peu trop léger, écouter les autres colloquer sur le futur de l’Afrique et ils connaissent par cœur le nom de ces écrivains et de ces penseurs dont ils se procurent les textes. Ils ont la tête bien faite et remplie de questions. Comment, exactement, la francophonie les aide-t-elle, au-delà des déclarations de foi sur l’avenir de l’Afrique et des résolutions sur la jeunesse africaine ? À quoi leur sert-il, à eux, d’avoir une langue « en commun » avec les grands de la planète ?

« Seigneur, je ne veux plus aller à leur école/Faites, je vous en prie, que je n’y aille plus… »

Ainsi priait le petit enfant nègre du poème du Guadeloupéen Guy Tirolien (1943). Dans son poème « Hoquet » (1937), pour sa part, Léon Damas nommait « désastre » la francophilie de la bourgeoisie guyanaise :

« Vous ai-je ou non dit qu’il vous fallait parler français
Le français de France
Le français du Français
Le français français

Désastre
Parlez-moi du désastre
Parlez-m’en. »

La négritude a fait son travail de revendication, et la littérature demeure aujourd’hui encore un de ces lieux par excellence où se joue – où devrait se jouer – ce partage. Or, si la France aime faire rayonner sa langue, elle s’est montrée réticente à ouvrir le territoire de ses belles lettres autrement que par la petite porte de l’exotisme et des consécrations symboliques. En ce sens, et malgré les velléités de totalité linguistique exprimées dans les discours de la francophonie, le champ culturel francophone est aujourd’hui encore géré comme un espace clôturé, dont certaines barrières sont foncièrement infranchissables. Dans la République mondiale des lettres, on s’accroche au canon comme Proust à sa madeleine.

La francophonie du terrain
Mais les choses changent. Le manifeste Pour une littérature-monde en français avait fait grand bruit en signant, il y a plus d’une décennie déjà, l’acte de décès symbolique de la francophonie. Il n’était pas sans défaut, et les 44 signataires avaient sans aucun doute exagéré en qualifiant de « révolution copernicienne » l’extraordinaire récolte de prix littéraires par des auteurs nés en dehors de la France. La rhétorique vitaliste qui sous-tendait cet enthousiasme – d’un côté le vieux continent européen fatigué et de l’autre le souffle revivifiant des voix venues d’ailleurs – était un peu gênante. Cela dit, le manifeste exprimait à l’époque un constat qui continue de se vérifier : « Le centre, ce point depuis lequel était supposée rayonner une littérature franco-française, n’est plus le centre. »

Au-delà des écrivains et des décentrements symboliques, il est évident qu’il existe une francophonie acéphale qui travaille, crée, remue et rêve sans passer par la France. Mais souvent dans une misère culturelle inacceptable et sans bénéficier directement des ressources de la francophonie. Il y a également, en France, quantité d’institutions – du gouvernement à l’université – qui auraient bien besoin d’être un peu plus francophones et un peu moins françaises. Dans ce contexte, comment penser sérieusement les dispositions d’un partage autant « grammatical » qu’économique des ressources liées à cette langue en commun ? Le succès d’une nouvelle francophonie – s’il faut garder le mot – ne se mesurera pas au cumul de ses pays membres et affiliés, ni au nombre d’élèves qui réussiront un sans-faute à la dictée de Mérimée.

En revanche, sortir de cette misère francophone exigera de créer les conditions matérielles d’acquisition et de circulation des savoirs, d’un pays à l’autre, à l’intérieur des pays et d’un continent à l’autre, en permettant toutes les formes possibles de réciprocité. Réimaginée sur les modes de l’hospitalité et de l’accès, cette francophonie-là tiendrait non seulement à sa langue, mais également à la multitude des corps et des lieux qui la font vivre.

* Lydie Moudileno enseigne la littérature française à l’université de la Californie du Sud.

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