Quartier africain du 18ème arrondissement de Paris, « Château rouge » (qui est une partie du découpage du quartier de la « Goutte d’Or ») est à la fois un lieu de vie mais aussi de fréquentation commerciale pour la communauté d’origine sénégalaise. Dans le nord de Paris, les Sénégalais de plusieurs générations d’immigrés ont pris leurs habitudes et font partie du décor depuis des années. Cependant, cette présence n’est pas toujours bien accueillie.

Dans une tirade pleine de préjugés, Jacques Chirac, alors Premier ministre, en 1991, stigmatisait toute une diaspora en parlant « d’overdose », puis du « bruit et (de) l’odeur » des étrangers de ce quartier. Plus de vingt ans plus tard, le quartier est resté Little Sénégal mais pour combien de temps encore ? Un projet de la ville de Paris est en train de changer sa sociologie.

À la sortie du métro Château Rouge, le ton est donné. Des rabatteurs font le siège du haut de l’escalator qui déverse, comme le crachin discontinu de certaines soirées d’automne normand, les utilisateurs du métro sur le boulevard Barbès. C’est ici que commence le marché Dejean, communément appelé « Château rouge ». Hélant à qui mieux-mieux, les usagers des transports parisiens, ces publicitaires d’un autre genre accompagnent la parole d’un geste en tendant des flyers vantant les mérites de différents services comme les coiffures, le dernier resto à la mode mais aussi d’insolites propositions : « Marabouts pour retrouver l’amour perdu, un travail ou guérir du cancer, des hémorroïdes ».

Dans une société où la rationalité est brandie comme un étendard de vie, le papier proposé est souvent repris à la volée avec un œil intéressé par les infos et le contact des charlatans des temps modernes.

Le bon sens ne serait plus la chose la mieux partagée au monde à cause du désespoir. De l’instant avare culte digne de Jean-Claude Van Damme, quelques pas supplémentaires nous plongent dans une ambiance plus prosaïque. C’est le cas de l’odeur épicée et particulière s’échappant du Kfc, le restaurant spécialisé dans les morceaux de poulets, de la place « Château rouge ». Il y règne toujours un attroupement évènementiel d’un ordinaire souvent banal. Le fast food est concurrencé par d’autres vendeurs qui squattent la devanture.

Le secteur informel s’installe par l’intermédiaire de la vente à la sauvette de divers produits. Selon la saison, les plus prisés sont les épis grillés ou bouillis de maïs. « Maïsso » pour respecter la prononciation locale. A force de répétition, les vendeurs sénégalais et maliens prononcent « Maïsso » qui est la déformation de la contraction de « Maïs chaud ».

Marchands ambulants

A côté, des Congolais écoulent de curieux légumes violettes aux faux airs d’aubergines ou bien encore des Sri Lankais, Bengalis ou autres Pakistanais commercialisant des cacahuètes et qui sont capables de dire « guerté bou toy ». Et dans ce charivari, creuset d’un désordre planifié pouvant rappeler les œuvres cinématographiques d’Emir Kustirika, il est souvent difficile de se frayer un chemin surtout quand les autres marchands ambulants font des mouvements de foule lors des rondes régulières de la police. Depuis mai 2012, les quartiers africains du 18ème arrondissement de Paris sont en Zsp (zone de sécurité de proximité) : il y a une présence policière accrue pour « lutter contre la délinquance urbaine ». « C’est impressionnant, on ne se croirait pas en France, alors qu’on est à moins de 15 minutes de métro des Champs Elysées », s’étonne, de manière désorientée, un Germanopratin (habitant de Saint-Germain-des-Prés, quartier huppé, riche en vie intellectuelle et culturelle de Paris).

Il n’est plus surprenant d’apercevoir les premiers effets du glissement social du quartier que les géographes appellent « gentrification ». Le phénomène est bien enclenché car les quartiers « Château rouge » et la « Goutte d’Or » ont vocation à changer de rang social avec le projet de Grand Paris. Pas le temps de se projeter sur les rêveries et angoisses sur ce futur certainement proche que le volume sonore du quartier s’intensifie au fur et à mesure que ses artères. La rue de Suez et celle de Panama sont des canaux qui font sortir une consonance sonore très particulière, comparée à celle du reste des quartiers parisiens.

Du bruit donc puis des odeurs de la gastronomie aux effluves de Thiep, de Mafé, de Yassa mais aussi d’Aloko, de Ndolé ou de Saka-Saka. Un odorat titillant les papilles de fins gourmets émane des restaurants de la rue Myrha jusqu’à celle de Doudeauville, lieux où la présence sénégalaise est la plus forte. La Rue Doudeauville est entrée dans la conscience populaire sénégalaise à travers son numéro 45 où se trouve la célèbre mais toute petite boutique Lamp Fall de produits culturels sénégalais (clips, Cd, chants religieux, billets de concert…). Une ballade dans les rues de cette partie du 18ème arrondissement de Paris peut rapidement donner l’impression d’être à Dakar ou dans une autre capitale africaine. Le Wolof y côtoie souvent le Lingala et dans une moindre mesure le français dans les discussions pour marchander à propos d’une coiffure. Le « quartier africain de Paris » relie, lie les Sénégalais de France avec leurs cultures d’origine.

Savoir-faire des tailleurs sénégalais

Pour la gente féminine, la palette des coiffures peut être large : tissage, greffage, mèche, cheveux « naturels » venus d’Inde ou du Brésil. « Les prix triplent au bas mot en comparaison de ceux du Sénégal », glisse Khady, la quarantaine, venant de la banlieue parisienne pour des achats de préparation d’un mariage.

L’éventail prend aussi en compte la nouvelle vague des Nappy qui porte leurs cheveux crépus et naturels comme une revendication politique d’authenticité. Les boutiques de tissus font légion également… Une variété qui fait le bonheur des tailleurs, en majorité sénégalais. « Il y a un meilleur raffinement dans le savoir-faire des tailleurs sénégalais, confie Angie, une Ivoirienne mariée à un Sénégalais. C’est ce qui explique que presque toute la communauté africaine fait appel à eux ». L’apparence, certes mais le ventre est souvent au centre des intérêts. L’essence des courses se fait dans les magasins alimentaires ayant pignon sur rue des différents trottoirs du quartier de la « Goutte d’Or » et de « Château Rouge ». Là encore, il y a l’omniprésence des variétés et spécialités sénégalaises. Souvent, chinois, parfois d’origine africaine et maghrébine, rarement de type européens, les marchands évoquent, sans accent, le Thiof, Yet, Toufa, Paagn…

L’appellation « Thiakry » a détrôné l’emploi ivoirien ou camerounais de « Dégué ». Sur les étals, la présence du Bissap (rouge et vert) ne met pas d’eau dans le verre de la domination des produits sénégalais. Tout cela concourt à faire du « Thiebou djeun » national un plat continental africain. Faire de l’Union africaine une réalité au -delà des textes que les politiques tardent à concrétiser, les différentes diasporas du continent l’ont réussi dans ce bout de Paris.
Ici, l’intégration africaine n’est plus une légende mais une histoire. « C’est l’Afrique en miniature », pense Abdoulaye qui passe une bonne partie de son temps libre dans le quartier par habitude. « L’habitude est une seconde nature », a-t-on coutume de dire, mais certainement que la nature peut être le résultat d’une première habitude. « Château rouge » et la « Goutte d’Or », en véritable « Little Sénégal », donnent à philosopher sur cette assertion.

Comment « Château rouge » est devenu « Little Sénégal »

Quand on entend le nom, on est en droit de s’attendre à voir un grand château tout rouge. Ce n’est pas le cas. « Château rouge » tire son patronyme d’un manoir du 18e siècle qui portait ce nom. Aujourd’hui, c’est un quartier particulièrement sénégalais et généralement africain, lieu de solidarité entre immigrés, de brassage des cultures. « C’est la civilisation universelle pour se plonger dans la pensée du président Senghor. Dans le quartier, je peux rencontrer les Asiatiques, les Maghrébins et découvrir leurs cultures alors que je ne suis pas allé dans leurs pays » déclare Amadou Sylla, habitant du quartier où se trouve également le siège de son association Sos Casamance.

Dans cette partie du 18e arrondissement de Paris, il y a deux zones assez représentatives de la présence africaine et sénégalaise. Il s’agit de la zone couverte par le marché de Château Rouge (officiellement Marché Dejean, Ndlr) puis du quartier de la Goutte d’Or. Pour ce dernier, Amadou Sylla informe qu’il s’agissait « d’un endroit où il y avait des vignes qui produisaient un vin blanc, légèrement doré. C’est ce qui a donné le nom « Goutte d’Or » au quartier ». L’endroit est historiquement lié à la présence d’immigrés. « Avec la réorganisation de Paris, il y avait un besoin de main- d’œuvre. Les premiers arrivants s’y sont installés. C’était une habitation ponctuelle. Les premiers migrants, après le rattachement des villages aux alentours à Paris, ne venaient pas de l’Afrique, c’était des Belges, des Allemands, Russes, Polonais et des Juifs ». Mais également « pendant la Première guerre mondiale, des travailleurs sont venus des colonies du Maghreb pour remplacer ceux qui étaient partis à la guerre. C’est à partir de ce moment qu’il y a eu une vague de migrants venus essentiellement de l’Algérie qui s’est progressivement installée ». La présence algérienne s’est intensifiée dans les années 1920 « en raison de mauvaises récoltes en Algérie. Paris était en chantier avec la construction des métros et les projets d’urbanisation. Progressivement ces populations se sont fixées sur le territoire français. Les employeurs voulant avoir une main- d’œuvre déjà formée, ont fait pression sur le gouvernement pour leur permettre le regroupement familial et ne plus être des saisonniers. C’est seulement après la Seconde guerre mondiale que les premières vagues d’immigrés venues d’Afrique ont commencé à s’installer ».

IMPLANTATION A CHATEAU ROUGE

« Au départ, le marché de Château rouge a été mis en place de manière très ponctuelle, continue d’informer Amadou Sylla. Il y a la proximité de Barbès avec des magasins de téléphonie en général et Château rouge ressemble beaucoup à Sandaga ou un autre marché des capitales africaines. Les principaux tenants de ce marché viennent de l’étranger, les Africains et les Asiatiques principalement ». C’est un marché assez particulier et totalement différent de la conception des marchés « à la française ou à l’européenne ». Il épouse la forme des rues Poulet, Dejean et autres…

L’explication tient du détail. « A la base, ce n’était pas un marché au sens premier du mot, il s’agissait d’un lieu de rencontre où il y avait des commerces qui ouvraient de part et d’autre. Cela a pris, par la suite, une certaine ampleur pour devenir un marché de fait. C’est pour cela que, quand on parle de Château rouge ou de Barbès, on parle essentiellement de commerce. En journée, tout ce monde qui circule dans ce quartier n’y habite pas forcément ». Dans la politique de la ville, des efforts ont été faits pour mieux normaliser le commerce. Il y a des vendeurs à la sauvette, les ambulants, ce sont les mêmes problématiques que les Sénégalais ont connues avec le marché Sandaga avant sa fermeture partielle. « A part les magasins, d’autres vendeurs viennent violer l’environnement des gens qui ont juridiquement le statut de commercer. C’est pour cela qu’il n’est pas rare d’y voir les forces de l’ordre ».

C’est compte tenu de tous ses éléments que la mairie du 18ème a entamé la délocalisation du marché vers la Porte de la Chapelle. Un déménagement qui entre dans le Projet de Grand Paris. « Aujourd’hui, il y a le projet du marché des cinq continents que la ville de Paris a mis en place, qui est situé entre la Porte de la Chapelle et celle d’Aubervilliers. Il fait partie du projet du Grand Paris, un projet imminent qui cherche d’abord à convaincre les commerçants parfois récalcitrants. Pour cela, une association de commerçants travaillant en étroite collaboration avec le conseil de quartier dont Amadou Sylla fait partie et les services de la ville de Paris font le nécessaire pour voir dans quelles conditions le nouveau marché va ouvrir. « Il y a maintenant des retards dus à des raisons politiques ou autres, je ne sais pas exactement, avoue humblement Amadou Sylla. En tout cas, les travaux sont à un niveau où le marché est vraiment opérationnel ».

Château rouge, un « little Sénégal »

En attendant, à Château rouge, on entend parler wolof comme dans certaines rues de Dakar, surtout au prolongement de la rue Myrha, avec les nombreux restaurants sénégalais. « Cela est tellement vrai qu’un ami me disait que venir à Paris et ne pas aller à Château rouge c’est comme si l’on n’avait pas mis les pieds dans cette ville, ironise Amadou Sylla. C’est vraiment Dakar dans ses aspects. Même si les Sénégalais ne sont pas les premiers à s’installer dans le quartier, leur implantation a beaucoup marqué et impacté sur la vie locale. Aujourd’hui, beaucoup de produits qui y sont commercialisés viennent du Sénégal. Pour le bissap, par exemple, on a plus besoin de se le faire envoyer du Sénégal. On le retrouve à Château rouge. Il y a des interconnexions avec les marchés du Sénégal. Tout se qui se produit au Sénégal se consomme à Paris. C’est une adaptation très rapide des Sénégalais qu’on peut saluer en un laps de temps. Ils occupent une place extrêmement importante sur l’échiquier commercial. Si l’on prend la rue Doudeauville, par exemple, on peut avoir l’impression d’être à Dakar. La majeure partie des commerces y est tenue par des Sénégalais comme Lamp Fall, chez Dramé, les magasins de tissus, les tailleurs. Aujourd’hui, nous avons aussi des boutiques sénégalaises de poissonnerie, ce qui n’existait pas avant. Il y a une dynamique qui se construit et peut être, demain, nous pourrons changer le nom de certains endroits et les rebaptiser Dakar, Saint-Louis ou autres. Le 18ème est une référence pour l’ensemble de la communauté sénégalaise. On s’y retrouve, la solidarité y est ».

Château rouge, lieu d’accueil pour la communauté sénégalaise

« N’importe quel Sénégalais nouvellement arrivé à Paris peut en faire un point de repère. Les Sénégalais de tous bords, pour démarrer leur intégration dans la vie parisienne, sont obligés de passer par « Château rouge » ». L’affirmation péremptoire d’Amadou Sylla n’est cependant pas toujours vérifiée. C’est un lieu d’échanges, un lieu où l’on peut disposer d’informations et d’orientation sur les démarches administratives en France. « Dans le mouvement associatif, il nous arrive de recevoir ou d’avoir des appels de compatriotes qui débarquent fraîchement du Sénégal, complète A. Sylla. Progressivement, on est arrivé à mettre en place un réseau qui n’existait pas avant. Nous devons nous atteler à organiser un tout petit peu plus le mode de fonctionnement des Sénégalais dans le quartier pour que cela puisse être plus profitable à la communauté. Il faut que les nouveaux arrivants puissent avoir accès à des informations utiles pour ainsi aller le plus vite vers des services essentiels à leurs premiers pas d’immigrés en France. Il est fréquent dans ce pays que celui qui n’a pas fait d’études, n’accède pas non plus à l’information. La communauté peut jouer ce rôle de substitution ».

Moussa DIOP, (correspondant permanent à Paris)

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